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Modern'style (Art nouveau)

Décoration de forme et d'allure particulières dont les manifestations n'ont commencé à se produire que vers l'année 1892.

En étudiant les styles précédents, on a constaté que chacun d'eux était comme le reflet des circonstances sociales au milieu desquelles il s'était formé et que, portant en lui la caractéristique de son époque, il trahissait en même temps les raisons politiques ou philosophiques qui, en dénaturant le style précédent, avaient donné naissance au style nouveau.

Le style Louis XIV, majestueux, grandiose, solennel pendant toute la belle période de ce règne, perdit peu à peu de son ampleur et de sa majesté vers la fin du règne, alors que l'élément féminin et les intrigues dominaient à la cour du roi vieilli.

Nous avons vu le style Louis XV n'être, sous la Régence, qu'une féminisation du style Louis XIV et aboutir, à mesure que les mœurs de la cour et de la nation devenaient plus dissolues, au style de décadence, de caprice, à cette suprême fantaisie que fut le Rococo.

Le style Louis XVI, qui vint ensuite, réagit contre les dernières tendances décoratives, de même que la réaction commençait à se faire sentir dans la nation contre les mœurs dont la cour avait donné l'exemple. Profitant des découvertes d'Herculanum et de Pompéi, le style Louis XVI se fit simple, modeste; il demeura gracieux et féminin comme l'étaient les mœurs d'alors ; il agrémenta, pour être agréable à la fermière de Trianon, son ornementation de toutes sortes de sujets aimables, pastoraux. Là encore, le style n'est que le miroir bien exact, très fidèle des mœurs du moment.

Ainsi en fut-il avec l'Empire qui s'empara de l'ornementation romaine, se l'appropria, l'imposa au monde, comme le propagateur de cette ornementation voulait imposer au monde l'empire de César.

Avec Louis-Philippe, monarchie hybride, on devait trouver un style, n'étant que le pastiche d'une ornementation déjà connue : et, en effet, la Renaissance Louis-Philippe n'est pas autre chose qu'une restauration éphémère et tronquée d'une ornementation antérieure déjà connue.

Il serait aisé de multiplier les exemples, de souligner la coïncidence réelle, le rapport intime existant entre les styles et les événements qui se passaient en France au moment où ces styles se développaient et l'on arriverait à pouvoir établir ainsi les origines historiques des styles.

Ce qui s'était passé aux siècles précédents ne devait pas manquer de se produire au XIXe ; et la fin de ce siècle ne pouvait arriver sans que l'on trouvât ou essayât de trouver une formule décorative qui fût la caractéristique de notre époque et permît d'en classer infailliblement toutes les manifestations décoratives.

Il s'agit de rechercher les raisons, les préférences qui ont guidé les artistes dans l'effort qui devait aboutir au modern'style et de voir les rapports pouvant exister entre ce style et nos tendances actuelles.

Un instant on crut que les innovations apportées par M. Charles Garnier dans la décoration de l'Opéra de Paris orienteraient les recherches. Ces innovations, certainement inspirées de l'art grec mitigé de Renaissance, avaient quelque chose d'inconnu jusque-là, avaient une allure, un ragoût particuliers. Mais si la surprise fut grande, la durée fut courte ; on s'aperçut vite que l'ornementation de M. Garnier demandait, pour ne pas paraître lourde et massive, des espaces dont on ne disposait pas toujours ; on s'aperçut que si elle se prêtait assez bien à la décoration des façades, des œuvres en pierre, elle se prêtait déjà fort peu aussi bien à la décoration en menuiserie qu'à la décoration en fer ; on s'aperçut que toutes les pointes dont cette décoration était hérissée, tous ces angles vifs, toutes ces formes aux arêtes tranchantes, aux contours aigus ne se prêtaient pas du tout à la décoration intérieure, à l'ébénisterie. Il leur manquait le charme et la grâce.

Il fallut donc trouver autre chose.

Deux tendances très marquées des préférences de nos contemporains devaient indiquer la voie dans laquelle on trouverait enfin le programme décoratif à adopter.

Barrière japonaiseCe fut, d'une part, le goût très prononcé de notre époque pour les choses d'Orient, pour les formes et la décoration chinoise ou japonaise, et d'autre part le goût très prononcé de notre époque d'aller chercher en Angleterre des modèles pour orienter la marche de la mode et du bon ton.

Il n'y a pas à dissimuler que ce sont là les deux sources originelles auxquelles il faut ramener la création du modern'style et que c'est, à côté d'autres qualités qui seront étudiées plus loin, parce que ce style donnait satisfaction à ces deux préférences de notre époque, que le style nouveau eut immédiatement sa vogue et son public. L'étude qui va être faite des productions bien caractéristiques de ce style ne feront que confirmer les origines que Porte japonaisenous donnons de sa genèse. Au genre anglais, le modern'style a emprunté la construction massive, sobre d'ornements, donnant toute l'importance aux bâtis, à l'ossature de l'objet ; il a emprunté aussi une disposition particulière dans les rayonnages des meubles, dans les panneaux des lambris. Au Japon comme à la Chine, le style nouveau a demandé toute son ornementation florale, tout le principe des lignes de sa décoration, leur fantaisie, leur incohérence voulue.

Il suffira de quelques exemples pour montrer la parenté étroite qui existe entre ces diverses manifestations artistiques et pour souligner les liens qui les rattachent les unes aux autres.

Siège art nouveauLes figures 2480 et 2481 reproduisent une barrière japonaise et une porte d'entrée japonaise. On y trouve la même disposition de lignes, la même fantaisie dans la composition que l'on trouvera plus loin dans les travaux modern'style, dans la figure 2503 par exemple.

La figure 2482, Siège exécuté par MM. Cox et Jones, aussi bien que la Toilette reproduite par la figure 2483 et exécutée par les mêmes artistes, renferment, comme forme d'ensemble, comme détails, les mêmes principes de construction que nous allons reconnaître dans le modern'style et dont les figures 2484 (1) et 2485 Cartonnier et Paravent Toilette art nouveauexécutés par M. Van de Velde, architecte à Bruxelles, donnent déjà une idée. Il suffit de supprimer quelques rares ornements de ces objets pour retrouver très complètement les formes et le goût du meuble anglais. On peut en dire autant de la Toilette représentée par la figure 2486 et due au même artiste.

(1) Fig. 2484, 2485, 2486, d'après Les Arts décoratifs, Paris.

Par quelles particularités se distingue donc ce style nouveau et à quel signe le peut-on reconnaître ?

Cartonnier art nouveau1° Une chose attire de suite l'observation quand

on examine les productions de ce style, c'est d'abord d'une façon à peu près générale l'emploi des bois de tons clairs et particulièrement de colorations chaudes, le modern'style ayant dans son programme la recherche des harmonies chaudes et colorées. Ces bois sont presque toujours employés polis et encaustiqués. — On peut établir qu'ils ne sont presque jamais plaqués et surtout qu'ils ne sont ni vernis, ni peints.

Paravent art nouveauCe sont, pour la plupart des travaux : le chêne clair, le charme, le jarrah, le frêne, l'acajou, le teck, le padouck, l'arouera crémé, etc. Ils sont travaillés avec le plus grand soin. Les chanfreins nettement arrêtés et, le plus souvent, employés dans le sens du fil ; ils sont de premier choix.

2° Absence presque complète de sculptures ; ou, s'il y a sculptures, elles sont d'une saillie presque nulle sur le panneau dans lequel elles finissent par s'évanouir, par disparaître, au lieu de conserver leurs saillies comme on le voit dans la décoration sculpturale ordinaire. Pour expliquer cette absence de sculptures, les fervents du style nouveau Toilette art nouveaudisent qu'il faut supprimer tout travail inutile, le réduire au nécessaire en lui donnant alors toute la recherche d'exécution désirable. Un meuble, disent-ils, une menuiserie, n'existent que par les montants et les traverses ; les panneaux et les portes ne sont que des subordonnés ; l'ossature est le principal. Il faut donc affiner harmonieusement toutes les lignes de cette ossature, en épurer les proportions; et, sans ajouter aucun élément étranger, donner à cette ossature toute sa vigueur, toute son importance, toute sa saillie.

3° Saillies des montants et traverses sur les panneaux et les champs ; ceux-ci étant très souvent cintrés ou curvilignes : genre anglais. L'ornementation se résumant dans le modelé des pièces de charpente et celui des parties essentielles de la menuiserie ou du meuble énergiquement mises en relief.

4° Lignes serpentines coupant, fractionnant irrégulièrement la composition, comme une tige de fleurs coupe par ses ondulations le faisceau des autres tiges de la même plante.

Car l'un des signes bien distinctifs du modern'style c'est l'emploi des lignes ondulées, des lignes courbes, capricieuses, contrairement aux styles antérieurs qui se basaient surtout sur les lignes droites ou incurvées par principes et selon des règles déterminées.

Ayant demandé à la flore le point de départ de son ornementation, ce style ne pouvait faire autrement que de s'inspirer de la façon dont les fleurs poussent, et nous verrons souvent toute une décoration nouvelle consister en une série de lignes serpentines s'épanouissant dans des mouvements empruntés aux tiges végétales.

Ce retour à la nature est un des caractères bien particuliers du style nouveau, et cela pour y trouver de nouveaux exemples de lignes et de formes.

On chercherait vainement en lui les lignes sévères, rigides, qui caractérisent les styles antérieurs, aussi bien dans la composition que dans le détail. Ce que vise le modern'style c'est, dans l'ensemble de ses compositions, de se rapprocher de la croissance spontanée des branches d'arbres et au lieu de montrer le caractère en des lignes raides peut-être, mais de fière allure, de rechercher plutôt la séduction et le charme en incurvant les lignes, en les ondulant et en ne comptant que sur l'effet de la matière employée et sur le grand prix donné au travail, toujours simple, accordé à cette matière.

Le programme du nouveau style est de ramener notre goût, non point à la barbarie de formes des époques primitives mais à une consultation plus fréquente de la nature, à une étude plus répétée de celle-ci devant aboutir à établir les choses dont nous nous entourons selon une synthèse des formes naturelles, et en prétendant s'inspirer surtout de leur but, de leur destination. Si l'on a à construire un buffet, une bibliothèque dans le style moderne, on les fera non point en hauteur, ce qui n'est pas pratique, mais plutôt en largeur afin que les objets ou les livres soient plus à notre portée. Si l'on fait un fauteuil de bureau, on lui donnera la hauteur demandée par les règles de l'hygiène moderne et le bureau lui-même sera à la hauteur exigée par ladite hygiène.

Si l'on a une salle à manger à décorer, partant de ce principe que la salle à manger est plus particulièrement la pièce où l'on est assis et que par conséquent la décoration doit surtout être au niveau du rayon visuel ou en dessous, on fera cette décoration surtout à hauteur du lambris d'appui ou à hauteur de cymaise.

Pour la décoration des salons, les novateurs réserveraient très volontiers toutes les décorations à deux mètres du sol, et n'admettraient pour la partie basse que des tons unis sur lesquels les toilettes prennent plus de valeur.

Pour les chambres à coucher, ce sont les plafonds qui ont leur préférence; cette pièce étant surtout destinée à donner à ceux qui l'occupent une position horizontale, très profitable à la contemplation des décorations supérieures.

Et ainsi pour chaque chose, même pour la plus menue. C'est, nous le répétons, la prétention de vouloir enserrer l'individu et ses manifestations artistiques dans une perpétuelle interrogation de la logique pour le ramener sans cesse à la nature et à la simplicité.

Grille en fer forgé art nouveauCe principe de se rapprocher autant que possible des lignes naturelles et de leur groupement fait que l'on trouvera souvent dans le modern' style les lignes de la composition s'épanouissant d'un point ou d'un motif central mais se développant, tels des rameaux, selon les ondulations les plus capricieuses, les plus enchevêtrées. La figure 2487 grille en fer forgé d'après A. Endell en est un exemple bien frappant : il prouve en même temps la connexité indéniable qui existe, aussi bien dans les formes générales de la composition que dans le détail de l'ornementation entre l'art japonais et le modern'style. On en peut dire autant de la fenêtre reproduite par la figure 2483 dont la menuiserie, bien qu'ayant quelques réminiscences du style Louis XV, les a modifiées pour les rapprocher sensiblement des formes japonaises. Cette fenêtre est exécutée d'après les dessins de M. Endell.

5° L'ornementation. Nous avons dit que les motifs ordinaires de l'ornementation antérieure étaient absolument, radicalement bannis du modern'style. Il ne faut donc compter trouver ni rinceau, ni culot, ni acanthe ; rien en un mot de ce qui a constitué la décoration jusqu'à nos jours, tout en la transformant selon les époques.

C'est même une des particularités du programme que se sont imposé les propagateurs du nouveau style, de vouloir faire de la décoration sans utiliser aucun des éléments anciens et seulement en faisant porter tout l'effort décoratif sur les lignes des objets. C'est la décoration obtenue ou visée en utilisant les formes mêmes de l'objet et non par les ornementations dont on l'agrémente.

Donc, aucune sculpture rappelant les formes ornementales dont on s'est servi jusqu'à ce jour.

Salle à manger art nouveauToute l'ornementation nouvelle, nous l'avons dit, est empruntée à la flore, plus ou moins stylisée, plus ou moins arrangée, mais restant toujours la reproduction de la nature sans aucune intention ornementale. On entend par stylisation de la flore, la synthèse des caractères d'une fleur tant au point de vue de ses formes que de sa coloration ; c'est-à-dire la reproduction d'une fleur dans ses caractères essentiels, de telle façon que simplifiée dans ses contours ou ses détails intérieurs, aussi bien que dans les variétés de sa coloration, elle reste cependant absolument reconnaissable, bien qu'ayant passé de l'état de plante à l'état d'ornement.

Vestibule art nouveauLes mêmes principes sont mis en pratique lorsqu'au lieu de la stylisation d'une fleur on procède à la stylisation d'un animal.

A cette décoration florale, il faut ajouter des sortes d'algues qui vont s'amincissant, s'élargissant, s'épanouissant, qui courent et s'alanguissent dans les compositions et forment une des bases de l'ornementation de ce style ; cela ressemble assez à la façon un peu primitive dont on représente les sangsues sur certaines enseignes.

Les figures 2489 et 2490 qui représentent l'une un intérieur de salle a manger ; l'autre un vestibule exécutés par M. Henry Van de Velde, architecte à Bruxelles, donnent une idée très précise de cette ornementation et de ce style.

La figure 2491 représentant la salle a manger exposée par M. Bing à l'Exposition universelle de Paris précise ce qui a été dit des caractères essentiels du modern'style et en montre l'application dans un ensemble d'ameublement ; c'est presque du Louis XV japonais.

Salle à manger art nouveau lors de l'exposition universelle de Paris

Parfois les panneaux sont ornés de serviettes ; celles-ci font toujours très peu de saillie sur le fond sur lequel elles se perdent. La forme qui leur est donnée se rapproche un peu, très peu, de la forme ogivale, mais avec quelque chose de moins nerveux, de plus alangui.

Tels sont les caractères essentiels de ce nouveau style.

Ces caractères, nous l'avons dit, sont inspirés, du moins pour ce qui concerne l'ornementation, par des choses déjà connues dont on s'est borné à faire une application nouvelle.

En empruntant à la flore et au règne animal les principales ressources de sa décoration, le modern'style n'a donc fait que revenir aux sources mêmes de toute décoration chez tous les peuples. Car toute l'ornementation découle de la nature ; ce n'est que par l'observation et l'étude de celle-ci que l'artiste, après avoir été d'abord l'imitateur servile des choses de la nature, a peu à peu développé son imagination et inventé les formes ornementales, puis les styles ; c'est de la copie de la flore et de celle de l'être vivant qu'en tous pays, aux époques les plus primitives, les hommes ont tiré les motifs de leurs créations. Ces imitations : figures, animaux, plantes, fleurs furent d'abord grossières et naïves chez les peuples à demi sauvages, puis se sont parées, à mesure que les peuples se civilisaient, de toutes les ressources de l'imagination, sans que cependant le principe, le point de départ, aient été modifiés, étant immuables. Les sculptures des temples hindous, les décorations des temples égyptiens, tous les monuments les plus anciens, tous les objets domestiques qui nous sont restés de ces époques lointaines attestent, par la copie de la nature que l'on y trouve partout, que ce n'est que peu à peu et en des temps relativement modernes que les artistes ont créé les rinceaux et autres formes ingénieuses qui découlent, tous, de la flore et qui sont devenus l'ornement.

Et n'était-il pas naturel que l'individu ayant une surface quelconque à orner, à décorer, songeât d'abord à y reproduire les choses : fleurs, feuilles, animaux, êtres, qui vivaient autour de lui, dont les formes lui étaient plus familières ? Il n'y a donc pas lieu d'être surpris de retrouver le même point initial dans tous les arts décoratifs chez tous les peuples.

Ce n'est donc, en réalité, qu'une sorte de retour à ces débuts que fait le modern'style; il n'a rien innové, rien inventé ; et s'il se rapproche surtout de l'art japonais, c'est, comme nous l'avons dit, parce que le goût du bibelot japonais est devenu formidable à notre époque et aussi parce que les Japonais et les Chinois ont poussé plus loin et plus longtemps qu'aucun autre peuple la copie exacte des choses de la nature dans toute leur décoration.

L'examen qui sera fait de quelques modèles de menuiserie ou d'ébénisterie exécutés dans le nouveau style suffira pour montrer le parti obtenu par les artistes des ressources que leur offre la copie de la nature.

L'origine du modern'style paraît donc parfaitement définie : ajoutons que ses premières manifestations se sont produites en Angleterre, en Belgique, en Allemagne.

Quant aux qualités décoratives de ce style, elles sont indéniables, d'autant plus que c'est à cet effet décoratif que tendent tous les efforts de ceux qui le propagent. Il est évident que, faisant le sacrifice absolu, complet de tous les détails intérieurs (car s'il y a sculpture elle est presque toujours méplate), on devait s'attacher plus particulièrement à la forme extérieure, et, conséquemment, rechercher les lignes qui, par leur forme, par leur groupement, par leurs inflexions, exerçassent une sorte de fascination sur notre attention.

C'est certainement là ce que recherchent tous ces novateurs. A la ligne droite, sévère, ils ont substitué la ligne ondoyante, expirante, si l'on peut s'exprimer ainsi; au bois de coloration sombre, ils ont substitué le bois frais, doré, chaud. L'étrangeté des formes, l'imprévu des lignes, leur arrangement tout nouveau pour notre œil, le heurt et l'entrecroisement de ces lignes, heurt et entrecroisement très étudiés, très cherchés, complètent le programme ; l'imprécision des sculptures, quand il y en a, l'envolée de lignes dépourvues de tous détails, tout cela constitue un ensemble dont on subit le charme qu'il ne faut pas serrer de trop près sous peine d'en reconnaître l'inanité, mais charme indéniable, enveloppant, comme l'exerce toute chose imprécise, nouvelle et un peu étrange.

Ce modern' style fera-t-il école ? sera-t-il durable ?

Il est difficile de résoudre cette question. Il semble n'avoir que peu d'adeptes, et n'être seulement pratiqué que par quelques personnalités, très éprises, ayant un grand sens de la décoration, mais qui ne nous paraissent pas avoir fait de nombreux élèves. L'enseignement de ce style ne pouvant être donné d'après des règles, d'après des principes, puisque c'est la fantaisie seule qui en fait la base, sa vulgarisation sera forcément limitée à ceux qui en auront comme la vocation.

Quant à sa durée, elle serait souhaitable, parce qu'il y a certainement dans le modern'style des choses très intéressantes, une voie nouvelle qui s'ouvre, une manifestation artistique que l'on ne

saurait négliger, et de laquelle on peut tirer parti. Mais justement parce que ce style est venu d'une seule pièce, après les tâtonnements du début, justement parce que ce style n'est pas, comme les précédents, la résultante des modifications successives apportées à la forme ornementale, il est permis de croire qu'il n'a pas des assises aussi solides que les styles antérieurs, et qu'il compte surtout sur le goût du moment.

Tous les partisans du modern'style sont partis en guerre contre les styles anciens, protestant qu'à toute époque nouvelle il fallait une décoration nouvelle, ajoutant même qu'il était ridicule de continuer à construire et à décorer dans les styles Renaissance, Louis XV ou autres, puisque l'on ne portait plus les costumes de ces époques. Il serait aisé de retourner l'argument et de demander à ces novateurs quel devrait être le costume, très réduit, s'harmonisant avec ces ajustements et ameublements si réduits et simples eux-mêmes. Ce qui est certain c'est que l'on ne détruit pas, on ne supprime pas d'un seul coup les résultats entassés par des siècles d'efforts, et que, malgré les modernistes, les anciens styles subsisteront, et que c'est encore à eux que l'on aura recours pour les constructions ou décorations sérieuses.

Les styles anciens établissent les étapes successives de l'art ; ce sont ces étapes successives qui ont permis d'établir les règles du Beau, de la Vérité artistique ; ces styles anciens demeureront la base inébranlable de toutes les productions artistiques, durables.

Que le modern' styte s'adresse à la décoration de fantaisie, qu'il soit réservé à la construction de villas de plaisance, à l'ameublement des campagnes ou de pièces telles que : boudoirs, fumoirs, garçonnières, etc., nous n'y contredisons pas, et nous trouvons que là est son véritable rôle ; mais ce n'est certainement pas à ce style que l'on aura recours quand il s'agira de faire, en construction ou en décoration, un établissement de durée, ayant un caractère définitif et sérieux.

Nous ajouterions même volontiers que nous trouvons ce style dangereux, parce qu'il pourrait bien aboutir à la négation absolue de toutes études de dessin ou d'ornementation. Si l'artiste n'est plus limité par les règles d'un style, si la fantaisie seule domine dans ses œuvres, on en arrivera très vite à la décoration décadente, comme on l'a vu dans la dernière période du Louis XV, où, également, tous les caprices et toutes les exagérations étaient autorisés, et ont donné lieu au style rocaille.

Dans le modern'style on supprime l'ornementation, ce qui est évidemment une simplification radicale dans les études ; on autorise toute incohérence dans les lignes essentielles de la composition, ce qui ne limite guère le champ de la fantaisie ; et on se contente d'un certain effet d'indéniable valeur décorative.

Eh bien, nous trouvons cette tendance dangereuse, parce qu'elle met au même niveau ceux qui ont fait des études sérieuses de décoration et ceux qui n'en ont que l'intuition.

Les œuvres d'art, en ébénisterie comme en menuiserie, sont assujetties à des lois qui ont été peu à peu établies et qui ne sont que la synthèse de tout ce qui a été reconnu successivement par tous les maîtres de toutes les époques ; on ne saurait faire table rase de tout ce passé et le remplacer par un style affranchi de toute discipline. Là est le véritable danger dont s'effrayent à bon droit les artistes et tous ceux qui ont le souci de notre école artistique française.

Le modern' style fait disparaître la supériorité de cette école en laissant dominer le goût étranger dans les productions artistiques.

Peut-être se dégagera-t-il des essais actuels un style nouveau ; peut-être lorsque les maîtres de la décoration auront discipliné l'exubérante fantaisie actuelle, se trouvera-t-on devant des œuvres d'un genre nouveau marquant une étape nouvelle. C'est certainement ce qui se passera, si le goût actuel persiste. On ne peut pour le moment que constater l'indépendance proclamée par les novateurs ; indépendance qui, à côté de quelques œuvres intéressantes émanant d'artistes véritables, donne surtout naissance à des œuvres se recommandant plutôt de la fantaisie et du sacrifice à la mode du jour.

Résumons-nous donc : point d'ornements, point ou fort peu de sculptures ; toute la décoration obtenue par les lignes de l'objet même. Des bois très colorés, et plutôt de colorations chaudes. Le principe de vouloir ramener l'objet et sa décoration à une plus simple expression et uniquement à ce qu'exige leur utilisation.

Il reste à présent à examiner un certain nombre de travaux exécutés dans ce style ; ils souligneront mieux les caractères qui viennent d'être définis.

Portes art nouveau d'après A. SmithNous empruntons, y étant autorisé, quelques-unes de nos gravures à l'excellente revue Art décoratif, qui peut être à juste titre, par les documents qui sont publiés, et par les textes qui les accompagnent, considérée comme le bréviaire, le journal officiel, la grammaire du modern'style. Les gravures empruntées à l'Art décoratif, sont celles de 2484 à 2509 que nous avons réduites pour les besoins du « Dictionnaire » ; nous adressons nos vifs remerciements à notre aimable confrère.

Cheminées en chêne par M. X. SchoellkopfFig. 2492, 2493. Portes d'après M. A. Smith. C'est évidemment l'exagération des principes du style nouveau ; mais on peut remarquer dans cet exemple la parenté étroite qui existe, quant aux formes extérieures, a la silhouette, entre l'art oriental, japonais ou chinois et le modern'style. On en peut dire autant des figures 2494, 2495, qui reproduisent des cheminées en bois de chêne exécutées, par M. X. Schoellkopf, architecte à Paris. La première dans une salle de billard, la Cheminées en chêne par M. X. Schoellkopfseconde dans une salle de jeu d'un hôtel particulier à Paris. Les formes de l'ornementation qui ont encore quelque souvenir du Louis XIV et du Louis XV sont silhouettées de façon à rappeler beaucoup plus le goût exotique que le nôtre. On remarquera là aussi l'ondulation des lignes, leur aspect serpentin, et aussi les ornements en forme de sangsues que nous avons signalés comme très caractéristiques du modern'style.

Comme ensemble de pièces, il convient de signaler aussi :

Chambre à coucher art nouveau par Van de VeldeFig. 2496. Chambre a coucher, par M. H. Van de Velde. La disposition particulière des charpentes, leurs formes cintrées, leurs dédoublement pour augmenter leur résistance et leurs qualités décoratives sont aussi bien de l'art japonais que de l'art occidental.

Dans une chambre à coucher, la position horizontale oblige les yeux à se diriger plutôt vers la partie supérieure de la pièce ; c'est aussi à cette partie que l'artiste a réservé la part la plus intéressante de sa décoration.

Fig. 2497. Rampe d'escalier, en bois, d'après M. Max Rose, architecte à Dresde. En dessous est la partie supérieure d'une porte du vestibule dont les menuiseries sont tout à fait d'arrangement japonais.

Rampe d'escalier en bois art nouveau

Fig. 2498 et 2499. Armoire et buffet exécutés par les ateliers d'art industriel de Dresde, sous la direction de M. A. Endell. On retrouve là les formes cintrées que nous avons signalées, et aussi cette excessive sobriété de décoration qui est la base du modern'style.

Armoire art nouveauBuffet art nouveau

Fig. 2500. Chaise pour salle à manger, d'après M. F. Strow.

Chaise de salle à manger art nouveau

Même observation au sujet de la figure 2501. Bibliothèque, qui cumule à la fois l'emploi de cartonnier, d'étagère, de coffre, de fauteuil ; ce qui est un peu trop.

Bibliothèque art nouveau

Un cumul de même genre s'observe dans la figure 2502. Meuble d'encoignure, exécuté par M. Henry Van de Velde. Évidemment, ce meuble est beaucoup plus inspiré par l'art japonais que par toute autre chose et sa forme, sa silhouette rappellent absolument celles des meubles qui nous sont envoyés de cette partie de l'Orient.

Meuble d'encoignure art nouveau

On en peut dire autant du meuble d'antichambre dessiné par M. L. Fagnen, architecte à Paris, et que reproduit la figure 2303. Les lignes du meuble, sa silhouette, son ornementation, tout cela est du japonais, arrangé peut-être, mais qui montre son origine dans chaque fragment.

Meuble d'antichambre art nouveau par L. Fagnen

De M. H. Van de Velde également la bibliothèque donnée par la figure 2504. Sans doute cela est original, bizarre ; mais d'abord cela n'est pas nouveau, puisque cela nous rappelle de suite des choses que des importations exotiques nous ont fait déjà connaître ; et puis cela est sec et n'a rien de ce qui fait le charme de l'ameublement français. N'y a-t-il pas analogie entre l'aspect général de cette bibliothèque, et la porte reproduite par la figure 2481 ?

Bibliothèque art nouveau

Les figures 2505 et 2506, représentant un canapé et un berceau, exécutés par MM. H. Elens et E. Kluwer, d'Arnheim ; ce sont toujours les mêmes données, les mêmes lignes rudimentaires, l'aspect un peu primitif, qui sont poussés à l'exagération dans la figure 2507 casier à musique, par M. C. R. Ashbee, à Londres.

Canapé art nouveauBerceau art nouveauCasier à musique art nouveau

Les sièges sont traités avec la même simplicité ; les figures 2508, 2509 en donnent des exemples.

Siège modern'styleSiège art nouveau

Comme on le voit, en se bornant à envisager le modern'style seulement en ce qui a rapport à la menuiserie, à l'ébénisterie, à la charpente, c'est un style qui s'est approprié les formes, les lignes de la décoration chinoise et japonaise, qui a greffé sur ce point de départ tout un programme de synthèse artistique et qui repousse toutes les richesses sculpturales.

Style de fantaisie, amusant par ses qualités décoratives réelles ; style que l'on ne peut pas ne pas étudier et analyser, quelque éphémère que puisse en être la durée.