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Ogive >>

Ogival

adj.

Chapiteaux de l'église de Noisy le GrandQui a pour caractère distinctif l'arc brisé, appelé ogive (Voy. ce mot). Improprement on a donné le nom de gothique (Voy. ce mot) à l'architecture, à l'ornementation ogivale, c'est-à-dire ayant employé l'ogive ; les Goths ne furent pour rien dans ce style.

L'origine de ce style est due aux mêmes circonstances qui s'observèrent pour la création de tout style nouveau ; les architectes, les sculpteurs, les artistes, las et rassasiés du plein cintre et des formes ornementales laissés par le style roman (Voy. ce mot), essayèrent d'autres formes architecturales, d'autres formes ornementales.

La transition ne se fit pas brusquement, pas plus qu'elle ne se fit brusquement pour aucun des changements de style qui se firent dans la suite ; on procéda par essais, par tâtonnements. Les premiers eurent lieu au milieu du XIIe siècle, sous Louis VII (1137-1180), et se continuèrent sous Philippe-Auguste (1180-1223). C'est ce que l'on peut appeler la période de transition. Ces essais furent d'abord timides et naïfs, car toutes les règles précédentes étaient à transformer ; mais, à mesure que le XIIe siècle s'avance et s'achève, la forme devient plus crâne, plus hardie et prend son caractère définitif avec le début du XIIIe siècle. Il fallait, en effet, non pas seulement trouver une nouvelle formule pour les arcs, et chercher les proportions les plus élégantes des voûtes et des arcs, mais il fallait aussi modifier les colonnes et leurs proportions.

Les colonnes deviennent grêles, élancées, au point même qu'il faut les accoupler pour qu'elles aient la résistance voulue ; elles sont surmontées de chapiteaux également moins trapus, moins lourds ; et, au lieu de cette ornementation un peu massive et épaisse du style roman qui s'achève, on ose une sculpture plus fine, plus dégagée.

Le style roman était, à peu de chose près, la continuation du style romain ; bien des points leur sont communs ; c'était le style qui nous arrivait d'Orient, avec quelque allure de paganisme. Il fallait, à cette période de mysticisme du catholicisme chrétien, trouver un style qui en fût l'expression et qui frappât les esprits par l'élancement indéfini des voûtes et des colonnades, par une hardiesse de construction jusque-là inconnue en architecture, par une merveilleuse richesse d'ornementations et de sculptures symboliques, par la mystérieuse obscurité des églises, par les dimensions colossales données aux tours et aux clochetons, ainsi que par la quantité considérable que l'on en mettait aux constructions. Un tel programme ne pouvait être rempli immédiatement et du premier coup, et c'est en étudiant chacune des étapes que l'on pourra se rendre compte des modifications et des transformations qui s'opérèrent.

Le style ogival se divise en trois périodes : depuis le milieu du XIIe siècle jusqu'au milieu du XVIe.

La première, qui comprend la période de transformation, va du XIIe au XIIIe siècle ; c'est la période de style ogival primitif ou à lancette, ainsi nommé à cause de la forme de lancette que donne l'ogive.

La seconde, qui comprend le XIVe siècle, est celle du style ogival secondaire ou rayonnant, qui tire son nom des rosaces polylobées ou trilobées qui sont la caractéristique de ce style et dont les subdivisions partent du centre et suivent les rayons.

La troisième, qui va du XVe siècle jusqu'à la première moitié du XVIe, est celle du style ogival tertiaire ou flamboyant, dont les compartiments géométraux des sommets des fenêtres, continuant les meneaux, semblent former un dessin se rapprochant un peu de l'oscillation d'une flamme.

Pendant la première partie de la première période, sous Louis VII, on voit encore parfois subsister le plein cintre et même l'ornementation du style roman.

Chapiteau de la cathédrale de LaonLe chapiteau (Fig. 2693) qui provient de la cathédrale de Laon est certainement de la fin du XIIe siècle. On y trouve les mêmes feuilles, les mêmes orne mentations que dans le style roman ; mais déjà les moulures des chapiteaux, de l'astragale ont changé, comme aussi les attaches des feuilles.

Après cette période d'essais, la forme ogivale se dessine de plus en plus nettement, les colonnes deviennent minces, grêles, fines ; on les accouple, on les groupe en faisceaux ; les fenêtres sont étroites et se terminent par des arcs brisés qui donnent assez bien l'aspect d'une lancette, d'où le nom. Quand les fenêtres sont géminées (Voy. ce mot), elles sont encadrées par une arcade, et surmontées d'une rose (Voy. ce mot) découpée. C'est aussi à cette époque que la hauteur des fenêtres est divisée en plusieurs meneaux. L'ornementation répudie tout à fait les feuilles grasses et épaisses, les formes géométriques et les galons ornés ; elle se rapproche de plus en plus de la nature, et c'est presque partout les plantes, les feuilles, les fleurs que nous voyons choisies comme motifs d'ornementation, entre autres le trèfle, le quatrefeuilles, le rosier, le lierre, le persil, la feuille du marronnier, de l'érable et du sycomore, etc.

Fig. 2694. Fragment de pilier à l'église de Noisy-le-Grand (XIIIe siècle).

Fragment de pilier à l'église de Noisy le Grand

Fig. 2695. Frise à la cathédrale d'Amiens (XIIIe siècle).

Frise de la cathédrale d'Amiens

Fig. 2696. Chapiteau à l'église de Noisy-le-Grand (XIIIe siècle).

Chapiteau de l'église de Noisy le Grand

Fig. 2697. Feuille d'érable formant frise. Cathédrale d'Amiens (XIIIe siècle).

Frise en feuille d'érable de la cathédrale d'Amiens

Fig. 2698. Chapiteaux à l'église de Noisy-le-Grand (XIIIe siècle).

Chapiteaux de l'église de Noisy le Grand

Fig. 2699. Fleuron à la Sainte-Chapelle de Paris (XIIIe siècle).

Fleuron de la Sainte Chapelle à ParisComme on le voit par les exemples ci-dessus, c'est la flore champêtre, interprétée, comprise et rendue avec une rare entente de la décoration. Il suffit de comparer l'élégance, la finesse de ces sculptures à celles d'une époque antérieure, pour se rendre compte de la transformation opérée, aussi bien dans l'architecture que dans la décoration.

On peut également considérer comme étant un travail du XIIIe siècle, mais d'une époque déjà plus avancée, le triptyque en bois reproduit par la fig. 2700. On y voit les ogives trilobées et aussi le plein cintre, qui sont les caractères de cette période de l'ogivalTriptyque en bois avec ogives trilobées ; mais le plein cintre se rencontrera de plus en plus rarement, jusqu'à la période de décadence de l'ogival, la période flamboyante, celle où déjà commence à se faire sentir l'influence de la Renaissance. Les caractères principaux de l'ogival primitif ou à lancette étant bien déterminés par les descriptions ci-dessus, il convient d'examiner les caractères du style ogival rayonnant ou secondaire. Ce style va, comme il a été dit, depuis la fin du XIIIe siècle (Philippe-Auguste) jusqu'au commencement du XIVe siècle (Charles VI) Cette période ne fut que la mise en pratique des principes qui avaient été étudiés au siècle précédent. Ce sont les mêmes formes de mouluration, c'est le même besoin d'emprunter à la nature les feuillages et tous les éléments décoratifs. Les arcs sont un peu plus élancés, les colonnettes se font un peu plus maigres.

Rosace de la cathédrale de SensCe n'est déjà plus la même sévérité, la même sobriété ornementale. Le long des gorges, des archivoltes et des corniches courent des guirlandes ou des rinceaux de feuillages et de fleurs très habilement sculptés, très fouillés. Les crosses, les crochets affectent des formes moins rigides, plus souples. Il semble, en un mot, qu'un siècle a suffi pour lasser de la sévérité en architecture, et de la sobriété en ornementation, et la tendance commence à se dessiner très nettement d'un retour à une ornementation plus fournie, plus abondante.

On n'ose pas s'éloigner trop encore des règles sévères qui ont été suivies pendant le siècle précédent ; mais on sent le besoin de s'en affranchir un peu, et de donner un peu plus de liberté et de fantaisie aux conceptions artistiques.

Fig. 2701. Rosace à la cathédrale de Sens (XIVe siècle).

Fig. 2702. Chapiteau à l'église des Célestins, à Paris (XIVe siècle).

Chapiteau de l'église des Célestins et lobe de la cathédrale de Rouen

Fig. 2703. Lobe à la cathédrale de Rouen (XIVe siècle).

Fig. 2704. Chapiteau à l'église de Saint-Maur-les-Fossés (XIVe siècle).

Chapiteau de l'église de Saint Maur des FossésComme on le voit, il y a très peu de différence entre les formes de cette période de l'ogival et celles de la période précédente. C'est plutôt dans l'emploi plus fréquent de l'ornementation et de la sculpture que se fait surtout sentir la différence ; on peut donc, pour ce style, comme il a été fait pour les précédents, en souligner l'histoire et la philosophie. Nous sommes au début du Xe siècle, à l'an mille. Les esprits sont frappés par toutes les excitations mystiques et religieuses inventées et répandues par l'Église pour les besoins de sa cause. De tous côtés ce ne sont que sacrifices et renonciations encouragés par le clergé, ce ne sont qu'alertes répandues, entretenues par l'Eglise, pour augmenter encore ces renonciations, ces dons dont elle profite et qui doivent désarmer l'irritation divine et éviter des fléaux.

Aux affolements de l'an mille succède l'essai d'accalmie tenté par la Trève de Dieu (1041) ; l'Eglise, après avoir fait le mal, après l'avoir provoqué par ses prophéties, se voit contrainte elle-même d'apaiser, autant qu'il lui était possible, l'état des esprits. On interdit donc toute attaque, tout ravage, tout incendie ; on impose la paix du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, et aussi pendant tout l'Avent, durant tout le carême et jusqu'après les fêtes de la Pentecôte.

On voit que l'on faisait encore considérable la part du mal; cela montre quelle proportion avait atteinte la surexcitation générale.

En même temps ou à peu près (1095) on lance l'opinion publique sur la délivrance du tombeau du Christ. Pierre l'Ermite prêche sa croisade ; le pape Urbain II convoque un concile à Clermont ; la Palestine est divisée entre les différents seigneurs français qui avaient pris Jérusalem et qui établirent là, comme en France, le système féodal. Enfin, la Chevalerie se développe dans des proportions qui n'avaient pas encore été atteintes.

Ces indications historiques étaient nécessaires pour montrer le point initial du style qui allait s'établir.

On voit que les esprits étaient dans une surexcitation mystique que l'Église avait portée à son degré le plus intense et qu'il fallait une manifestation artistique nouvelle pour donner satisfaction à ce besoin, à cette poussée colossale vers le mystère, vers le mysticisme. L'art ancien ne pouvait plus être toléré ; il avait été apporté par les barbares, par les envahisseurs, il fallait un style qui fût pour ainsi dire le symbole de cette ténacité de la pensée vers les choses célestes.

La plein cintre écrasait la pensée, il fallait trouver une forme qui, au contraire, lui donnât plus d'envolée et la portât aussi haut que possible ; l'ogive s'imposait presque et devait être la résultante de cette disposition des esprits.

L'ogive, par les nouveautés hardies de ses formes, par les proportions que l'on pouvait donner aux voûtes, par la façon dont on répartissait la lumière, apportait tout un programme nouveau qui devait complaire au besoin que l'on avait de passer par des émotions nouvelles.

C'est donc, on peut l'affirmer, le mysticisme religieux qui a fait, qui a implanté le style ogival ; de là vient cette sobriété ornementale, cette sévérité, qui devaient encore aider à frapper les esprits.

Non seulement au plein cintre du style roman on substitue les formes élancées, élevées de l'ogive ; mais à la richesse décorative ornementale (car le style roman offre cette particularité de mettre de la décoration partout où un motif d'architecture lui en donne le prétexte : corbeau, bandeau, frise, cordon, etc.) on substitue le manque absolu d'ornementation. Il faut que tout aide au recueillement, à l'excitation mentale qui se manifeste.

Du reste, nous avons constaté avec les styles dont il a été question (voy. Louis) qu'une fois passée sa période de transformation, un style est toujours l'opposé du style précédent ; à la majesté du Louis XIV succède la fantaisie du Louis XV ; à l'excessive fantaisie du rococo succède la sévérité du Louis XVI ; à la finesse de celui-ci succède la pesanteur de l'Empire. Il n'en pouvait être autrement dans les modifications apportées par l'ogival au style roman ; modifications d'abord timides, gardant encore quelques-uns des caractères précédents, mais arrivant à un bouleversement complet, radical.

Ce n'est que peu à peu, nous l'avons dit, que l'on se relâcha un peu de la rigueur et de la sévérité des débuts de l'ogival ; et nous venons de voir que la différence est déjà sensible entre la première et la seconde période.

Mais où celte différence va s'accentuer beaucoup, c'est dans la période qui va suivre, celle de l'ogival tertiaire ou ogival rayonnant. Cette période, comme il a été dit, commence avec le règne de Charles VI (1400), et va se poursuivre jusqu'au milieu du règne de Louis XII (1515).

Il en sera de ce style ce qu'il en sera plus tard des styles Louis XIV, Louis XV, etc. De concessions en concessions, de fantaisie en fantaisie, on finira par s'écarter complètement des règles qui ont servi à créer le style ogival, et l'on arrivera à une telle décadence, à un résultat si considérablement loin du style initial, qu'il faudra créer un nouveau style pour mettre un terme aux abus du style existant : c'est la Renaissance qui sera le remède, comme le style Louis XVI a été le remède aux abus de fantaisie et de décadence du style Louis XV.

En effet, pendant la période que nous étudions, on verra naître des ogives de toutes formes, des arcs de tous les genres, en anse de panier, en accolade, en doucine. On est bien loin alors de la fenêtre en forme de lancette. Celles-ci sont toujours, dans leur sens vertical, divisées en meneaux, qui se continuent en compartiments géométriques aux lignes sinueuses et ondoyantes ressemblant vaguement aux ondoiements de la flamme, d'où le nom de flamboyant.

La mouluration n'a plus cette sobriété presque mélancolique des deux siècles précédents ; on la surcharge de saillies et de creux, on a accouplé plusieurs corps de moulures en un seul, on leur donne les directions les moins prévues, on les croise et on accentue leur croisement par une rosace ou par une clef pendante.

Grotesques de la cathédrale de BourgesPartout où il y a possibilité de mettre de la sculpture, on en met, sans se préoccuper si un peu plus de réserve ne s'imposerait pas. Cette sculpture est toujours très habilement exécutée, très fouillée. Il semble même que l'inspiration des artistes, si longtemps comprimée et arrêtée dans ses productions, prenne plaisir à trouver, dans les moindres détails, prétexte à se produire.

N'est-ce pas à ce besoin d'expansion que l'on doit ces sculptures telles que gargouilles, marmousets et grotesques (Voy. ces mots), que l'on est si surpris de trouver parmi les travaux religieux, morceaux dont le goût trivial et inconvenant ne saurait être attribué qu'à la fureur d'artistes qui, pendant de longues années, virent leurs efforts stérilisés, et qui profitèrent de la petite lueur d'indépendance pour laisser la trace de leur mécontentement, de leur mauvaise humeur.

Marmouset de la cathédrale de BourgesFig. 2705. Grotesques à la cathédrale de Bourges, XIVe siècle.

Fig. 2706. Marmouset à la cathédrale de Bourges, XIVe siècle.

Marmouset de l'hotel de ville de NoyonFig. 2707. Marmouset à l'hôtel de ville de Noyon, XIVe siècle.

Il suffira à présent de montrer quelques travaux du XVe siècle pour voir peu à peu s'accentuer l'esprit d'indépendance qui sera l'arrêt de mort du style ogival.

Fig. 2708. Bahut en bois sculpté, XVe siècle. Les formes en sont encore sévères, et l'on n'est pas encore tombé dans trop d'exagération.

Bahut en bois sculpté du XVe siècle

On en peut dire autant du panneau de bois, figure 2709, faisant partie des boiseries de l'Eglise de Saint-Germain l'Auxerrois à Paris, XVe siècle, ainsi que la très belle stalle en bois sculpté, figure 2710, bien que cependant déjà on voie le plein cintre réapparaître, aussi bien dans les panneaux que dans les écoinçons des arcatures.

Boiserie de l'église Saint Germain l'AuxerroisStalle en bois sculpté

La figure 2711 qui reproduit un panneau au musée de Cluny à Paris, XVe siècle, offre le même mélange de formes respecteuses des règles du style ogival, et de formes qui s'en affranchissent.

Panneau du musée de Cluny XVe siècle

Fig. 2712. Panneau en bois sculpté ; même époque du XVe siècle, mêmes déformations dans les ornements.

Panneau en bois sculpté du XVe siècle

La fig. 2713, qui reproduit la face principale d'un coffret, au Musée de Cluny à Paris, de la même époque, fin du XVe siècle, est surtout intéressante par les deux modèles de roses qu'elle contient et qui sont d'un joli esprit décoratif, comme celle donnée par la figure 2714, qui est de la même époque.

Facade d'un coffret XVe siècle

Détail de la facade du coffret

Plus l'on approchera de la fin du XVe siècle, plus les sculptures et les ornementations vont se multiplier, plus leurs formes vont perdre de la pureté et de la sévérité qu'elles avaient jusque-là, — c'est déjà la décadence qui commence de ce style : on en pressent la chute prochaine par la lassitude que l'on en a déjà.

Porte de la cathédrale de Beauvais du XVe siècleLa porte de la cathédrale de Beauvais, XVe siècle, figure 2715, en est un exemple frappant : il n'est pas jusqu'aux figurines dont les têtes ne se soient faites plus souriantes, moins sévères ; les plis des draperies sont déjà plus abondants, moins raides, et cette surabondance de sculptures enlève le caractère d'austérité, de mystère, que savaient conserver les travaux antérieurs. Remarquons également dans cette porte l'apparition de la coquille, dont la Renaissance fera un si puissant élément de décoration.

Cette constatation devient bien plus évidente encore dans le lit de justice que reproduit la figure 2716 et qui date de la fin du XVe siècle. Là, on voit très nettement combien négligées, serpentines, ondoyantes deviennent les lignes. Si dans quelques morceaux encore on retrouve les traces de l'ogival, il est incontestable qu'un grand terrain est perdu, et le plein cintre qui reparaît au beau milieu de la composition décorative, en est la preuve bien évidente.

Lit de justice de la fin du XVe siècle

Ce même plein cintre se retrouve dans la balustrade reproduite par la figure 2717.

Balustrade avec plein cintre

Dans les trois balustrades que montre la figure 2718 et qui datent aussi de la deuxième partie du XVe siècle ; on peut remarquer combien déjà se montrent ou plutôt se laissent deviner et pressentir les formes de la Renaissance. L'ogive a presque disparu, et peu à peu les angles s'émoussent, les formes s'arrondissent, nous approchons de la complète décadence de l'ogival. Ancien hôtel de la Trémouille, à Paris.

Balustrades de la deuxième partie du XVe siècle

L'escalier de l'orgue de Saint-Maclou, à Rouen, reproduit par la figure 2719, est de la même période, fin du XVe siècle ; on peut y remarquer que les sculptures ont une grande ressemblance avec celles des balustrades dont nous venons de nous occuper.

Escalier de l'orgue de Saint Maclou à Rouen

Même surabondance de sculptures, même exagération dans les choux, même multiplicité de clochetons, en un mot mêmes signes de décadence dans la cheminée que donne la figure 2720, et qui provient du Palais des ducs de Bourgogne, à Dijon. Ces deux derniers exemples sont les plus caractéristiques que l'on puisse citer du style ogival flamboyant.

Cheminée du Palais de ducs de Bourgogne à DijonIl suffit donc de parcourir, comme nous venons de le faire, les quatre siècles qui s'écoulent depuis Louis VIl (1137) jusqu'à Louis XII (1515), pour avoir suivi toute l'évolution qui s'est faite dans l'architecture ogivale et dans l'art décoratif ogival. Il est évident, sans qu'il soit besoin d'être dit, que tous les arts du bâtiment, charpente, menuiserie, ferronnerie, décoration peinte, suivirent la même courbe.

On peut résumer cette longue période en quelques mots.

Le point de départ a été le désir de sortir du plein cintre, dont la forme était lourde, et de sortir aussi de la décoration romane, également massive.

Première période de transition où le plein cintre se trouve encore à coté d'essais d'arcs brisés ; seconde période où la forme ogivale règne dans toute sa pureté et sa sévérité, ou l'ornementation est châtiée, rare, Boiserie de l'église Sainte Gertrude de Louvainélégante quoiqu'un peu raide ; puis une courbe qui va toujours s'accentuant vers la multiplicité de la scultpure, vers l'arrondissement des formes, pour aboutir à une époque où l'ogival n'existe pour ainsi dire plus que de nom, tant il est mélangé à d'autres formes, époque où déjà l'influence de la Renaissance commence à se faire sentir, et où l'on sent déjà, par toutes les fantaisies qu'ils apportent dans leurs travaux, combien les artistes ont hâte d'enterrer un style qui les bride, qui les gêne, pour courir à un nouveau qui leur semblait plus riant, plus gracieux, et qui, venant d'Italie, semblait devoir par quelques rayons d'un nouveau soleil remplacer l'austérité monacale et mystérieuse des quatre siècles qui venaient de s'écouler.

La figure 2721, qui reproduit un fragment de boiserie à l'église de Sainte-Gertrude de Louvain, montre ce que l'ogival était devenu au commencement du XVIe siècle.

Palais archiépiscopal de SensLa figure 2722, entrée de porte au Palais archiépiscopal de Sens, est encore une preuve du mélange qui se faisait peu à peu dans l'ornementation du style qui disparaissait, avec celle du style qui commençait à naître.

Plus on multiplierait les exemples, plus on verrait les formes de la Renaissance supplanter celles de l'ogival, créant un style bâtard comme il en est à toutes les périodes de transition.

Avant de passer au style ogival moderne, qui n'a fait, en somme, que reproduire les différentes périodes du style ogival ancien, il convient de citer quelques-uns des caractères auxquels se reconnaît l'ogival, à quelque période qu'il appartienne.

Nous ne prétendons pas les indiquer tous; mais ceux du moins que nous signalons sont suffisants pour distinguer le style ogival des autres :

Les ogives, de quelque forme qu'elle soient ;

Les clochetons, fig. 2723 ; Palais archiépiscopal de Sens commencement du XVIe siècle. La figure représente à plus grande échelle une partie de la figure 2722.

Les crochets. Ils se mettaient un peu partout, mais surtout aux accolades, aux tympans, au rampants des clochetons.

Crochets de l'hotel de ville de Bourges et  de la cathédrale de ReimsFig. 2724. crochets à l'hôtel de ville de Bourges, XVe siècle.

Il faut bien reconnaître toutefois que cette sévérité et cette austérité cadraient fort bien avec le but poursuivi. Il ne faut pas oublier que le style ogival est un style essentiellement religieux, dont toutes les tendances ont le mysticisme pour objectif ; et il faut bien reconnaître aussi que les vastes proportions données aux voûtes, l'élancé superbe des nefs, la merveilleuse pureté des moulures et des nervures ont quelque chose de grand, d'imposant. Style peu aimable, peu souriant, nous l'accordons, mais style qui remplit exactement le but pour lequel il a été créé.

Du moment où cette austérité était abandonnée, c'était la mondanité, l'élégance qui reprenaient le dessus, et l'on verra que la marche sera rapide.

Il ne faut donc pas oublier que le style ogival est uniquement fait pour les besoins de la religion, et c'est avec cette pensée que nous devons le juger et l'apprécier pour arriver à cette conclusion qu'il remplissait très exactement le programme qui lui était imposé.

Ce style serait-il aussi bien en place pour les besoins modernes, pour la décoration ordinaire de nos habitations ? Nous ne le croyons pas.

Le style ogival ne va pas sans une certaine parcimonie dans la distribution de la lumière ; le style ogival ne va pas sans des proportions assez vastes, dans des hauteurs de plafonds assez grandes ; conditions qui ne cadrent pas beaucoup avec nos actuelles habitudes.

On admet fort bien que certaines pièces de châteaux, anciens ou modernes, s'approprient ce style ; nous y retrouvons les conditions que nous venons d'énumérer. Mais il faut bien reconnaître que nos habitations modernes se prêtent peu à ce genre d'ornementation. Il nous faut de la lumière le plus possible, il nous faut des ornementations souriantes, plaisantes, gracieuses. Le style ogival ne comporte rien de cela.

Les cabinets de travail, les antichambres, les salles à manger auxquels on affecte le style ogival ne sont pas dans les conditions de nos habitations modernes, faits pour ce style auquel on a été obligé, pour pouvoir le faire entrer dans notre cadre actuel, d'enlever tout ce qui constitue sa raison d'être, c'est-à-dire sa grandeur et sa sévérité.

On a dû faire un ogival plus aimable, plus orné et l'obligation où l'on a été de modifier le programme primitif prouve que ce programme ne s'appliquait pas à l'emploi que l'on en a fait.

Nous verrons plus loin quelques exemples de ce que le style ogival est devenu pour pouvoir être approprié à notre habitation. Nous constatons, avec les exemples précédents et avec ceux qui vont suivre, que déjà une influence autre se fait sentir, que déjà on s'écarte, comme avec soulagement, de cette rigidité voulue qu'imposait le style ogival ; il ne faudra que très peu de chose pour que soient abandonnées définitivement les règles qui ont, pendant quatre siècles, enserré, comprimé les manifestations artistiques.

Fig. 2725. Crochets à la cathédrale de Reims. (XIIIe siècle).

Accolades du chateau de Seneu et de l'église de BrouLes accolades dans les formes et l'ornementation ont beaucoup varié, selon les périodes.

Fig. 2726. Accolade au château de Seneu (XIIIe siècle).

Fig. 2727. Accolade au château de Seneu (XIIIe siècle).

Fig. 2728. Accolade à l'église de Brou (XVIe siècle).

Les arcatures en forme de lancette, première période ogivale (fig. 2729) de l'église de Bayeux (XIIIe siècle), pour s'achever par les arcatures lobées et écoinçonnées de la figure 2730 : arcatures à la cathédrale d'Auxerre (XVe siècle).

Arcatures de l'église de Bayeux et de la cathédrale d'Auxerre

Les lobes, soit monolobées, trilobées, ou quatrilobées, se voient surtout dans les travaux du XIIIe et du XIVe siècle.

Fig. 2731. Lobes à la cathédrale d'Amiens (XIIIe siècle).

Lobes de la cathédrale d'Amiens XIIIe siècle

Les choux de face ou de profil, comme on en observe aux tympans, aux moulures, aux rampants des clochettes, et qui subirent, eux aussi, les transformations des autres ornementations ogivales, c'est-à-dire qu'ils furent sobres et sévères au début et s'épanouirent peu à peu dans la plus exubérante floraison.

Parchemins et serviettesLes parchemins et serviettes (fig. 2732, 2733, 2734, 2735, 2736, 2137) sont aussi un signe auquel se reconnaît un travail de la période ogivale. Les profils en sont très nombreux ; il ne font jamais qu'une très faible saillie sur le champ où ils se trouvent.

Les zoses, très fréquemment employées pour décorer le dessus des tympans des portes. Leur variété en est considérable.

Enfin, un certain nombre de profils de moulures, de soubassements pour les colonnes, sont encore des signes auquels il est aisé de reconnaître le style ogival ; une étude plus détachée de l'œuvre devant permettre de la classer définitivement dans la période à laquelle elle appartient.

Fig. 2738. A, coin de fenêtre ; B, profil de corniche ; C, détail de meneau ; D, profil de moulure.

La charpente moderne, aussi bien que la menuiserie et l'ébénisterie, n'ont fait que suivre les modèles laissés par les siècles écoulés.

La charpente, elle, n'avait rien à modifier aux dispositions dont les exemples lui étaient laissés, et partout où une charpente ogivale, noyée ou apparente, est aujourd'hui imposée, elle n'est que la reproduction des charpentes des XIIIe, XIVe ou XVe siècle.

La menuiserie et l'ébénisterie, tout en s'inspirant des modèles anciens, les ont un peu appropriés à notre goût et surtout aux nécessités de l'habitation actuelle.

Chaire à prêcher pour l'église de BersonLe style ogival, au point de vue de la menuiserie, est surtout réservé aux édifices religieux. Et cela se comprend, puisqu'il est né des besoins de la religion. Nos menuisiers ont donc encore beaucoup de restaurations d'édifices datant des premières périodes de l'ogival ; ils ont de plus à meubler la majeure partie des édifices religieux actuels, qui sont pour la plupart exécutés dans le style dont nous nous occupons.

C'est à eux, dans l'un et l'autre cas, de bien se rendre compte de la période de l'ogival selon laquelle l'édifice est construit, d'approprier leur restauration ou leurs ameublements à cette période. Nous avons montré les différences qui existent entre elles.

Fig. 2739. Chaire à prêcher, exécutée par M. Lambinet, à Bordeaux. Cette chaire à prêcher a été faite pour l'église de Berson, près de Blaze. Elle est du XIIe siècle ; elle a coûté 2.500 francs : elle est entièrement en bois de chêne, à l'exception des panneaux de la cuve qui sont en bronze doré.

Fig. 2740. Confessionnal (XIIe siècle). Exécuté pour la chapelle de la Sainte-Enfance, à Nancy, par M. Vallin, d'après les dessins de M. Vautrain, architecte.

Confessionnal du XIIe siècle

Fig. 2741. Porte d'entrée (XIIIe siècle), par M. Lassus, architecte, pour l'église de Belleville, à Paris.

Porte d'entrée de l'église de Belleville

Fig. 2742. Porte à la bibliothèque des Arts et Métiers, à Paris (XIIIe siècle). La menuiserie est faite par M. Bonhomme, sur les dessins de M. Vaudoyer, architecte.

Porte de la bibliothèque des arts et métiers

Fig. 2743. Banc d'église (XIIIe siècle), que la figure reproduit en élévation et en face latérale.

Banc d'église du XIIIe siècle

Fig. 2744. Autel (XIIIe siècle), exécuté pour la chapelle du château d'Eu, par M. Ronsin, menuisier, d'après les dessins de M. Viollet-le-Duc, architecte.

Autel du XIIIe siècle dessiné par Viollet le Duc

Fig. 2745. Confessionnal (XIIIe siècle), exécuté d'après les dessins de M. Lassus, architecte, pour l'église de Belleville, à Paris.

Confessionnal du XIIIe siècle pour l'église de Belleville

Dans la même église, d'après les dessins du même architecte, se trouve la rampe de chaire a prêcher, que reproduit la figure 2746.

Rampe de chaire à prêcher de l'église de Belleville

La figure 2747 représente des boiseries et portes exécutées pour l'église de la Dominclais, par M. Bellanger, menuisier à Rennes.

Boiseries et porte de l'église de la Cominclais

Fig. 2743. Porte et stalles de choeur, à l'église de Nayal-sur-Vilaine, XVe siècle, époque flamboyante.

Porte et stalle de choeur de l'église de Nayal sur Vilaine

Fig. 2749. Chaire a prêcher, d'après les dessins de M. Ruprich Robert, architecte, à Paris.

Chaire à prêcher

Fig. 2749A. Stalles, par M. V. Lambinet, à Bordeaux.

Stalles par MV Lambinet

Fig. 2749B. Porte à l'église Saint-Jean, à Bar-le-Duc. M. Roger, architecte ; M. Belfort, menuisier.

Porte de l'église Saint Jean à Bar le Duc

Fig. 2749C. Porte cochère, d'après les dessins de M. Evrard, architecte, à Paris.

Porte cochère d'après M. Evrard

Terminons cette étude sommaire du style ogival en observant qu'il est généralement admis que ce fut Raphaël qui, le premier, se servit du mot gothique (dans son fameux rapport au pape Léon X), pour désigner l'architecture des trois derniers siècles du moyen âge; architecture qui atteignit son apogée au XIIIe siècle, époque de laquelle datent les merveilles que sont les cathédrales de Bourges, de Beauvais, d'Amiens, de Chartres, de Troyes, de Reims.

Boiseries de stalles de choeurViollet-le-Duc admet, pour la France, quatre écoles seulement de l'ogival : Ile-de-France, Bourgogne, Champagne, Normandie.

Les plus anciennes croisées ogivales connues en France, datent du XIIe siècle ; ce sont celles de l'abbaye de Moissac, de Saint-Victor de Marseille et de Sainte-Croix à Quimperlé.

La belle crypte de Saint-Gilles-du-Gard n'a été commencée qu'en 1116; c'est une des belles choses connues en France. La cathédrale de Saint-Nicolas, à Blois, a été commencée en 1138 ; celle de Saint-Etienne, à Sens, en 1140; celle de Saint-Pierre, à Lisieux, en 1142.

Il est hors de conteste aujourd'hui que le style ogival fut un style essentiellement français (nom que Viollet-le-Duc lui donna). En effet, l'Angleterre et l'Allemagne, après de longues hésitations et de savantes discussions, ont été obligées de reconnaître que notre architecture avait adopté l'architecture ogivale alors que l'Angleterre et l'Allemagne s'en tenaient encore aux principes et règles de l'architecture romane. Nous trouvons la preuve de l'antériorité française dans le style ogival en ce que les cathédrales de Lausanne, de Bamberg, se ressentent très visiblement de l'inspiration des cathédrales de Laon et de Noyon et que le chœur du dôme de Cologne, entrepris en 1248, n'est qu'une imitation, habilement arrangée, des cathédrales d'Amiens et de Beauvais.

En dehors de son emploi pour la menuiserie et l'ameublement religieux, l'ébénisterie moderne a surtout employé le style ogival pour les ameublements et menuiseries de salles à manger, salles de billards, cabinets de travail.

Les exemples qui suivent sont empruntés aux travaux sortis des ateliers Mercier frères, de Paris.

Fig. 2750. Buffet, hauteur 1m40 Prix 600 francs (XVe siècle).

Buffet du XVe siècle

Fig. 2751. Buffet, hauteur 1m60 : Prix 1.200 francs (XVe siècle).

Buffet du XVe siècle

Fig. 2752. Buffet, hauteur 2m00 : Prix 3.000francs (XVe siècle).

Buffet du XVe siècle

Fig. 2753. Siège pour salle à manger (XIVe siècle).

Siège pour salle à manger du XIVe siècle

Fig. 2754. Salle à manger (XIVe siècle).

Salle à manger du XIVe siècle